Premier invité politique de la série d’interviews de Flash-News avec le député européen Benoît Hamon, qui vient de quitter le bureau national du PS et de créer le think tank indépendant : La Forge.
Il me reçoit rue de Solférino au siège du Parti Socialiste.
Bonjour Monsieur Hamon, merci d’avoir accepté cet entretien, on sait que vous avez de l’humour, de la dérision, aussi avant de commencer véritablement les questions, qui est Benoît Hamon ?
C’est quelqu’un que la situation de ce pays met particulièrement en colère, et hélas que la situation de son propre camp politique et de son propre parti rend plutôt triste. Il ne se voit pas finir comme quelqu’un de frustré, mais ce qui est particulièrement pénible, c’est d’avoir le sentiment que celles et ceux qu’on voudrait défendre sont rendus plus vulnérables, sont parfois même brutalisés par des choix politiques.
Des choix politiques que la droite ne fait même pas de manière clandestine, ou souterraine, mais qu’elle assume parfaitement, et que face à ça, malgré que les français soient extrêmement exposés aux risques de la vie, à la précarisation des positions d’existence, à l’inquiétude vis à vis de l’avenir, à des inégalités croissantes, la droite s’affirme avec une morve sans équivalent, plus proche des puissances de l’argent qu’elle n’a jamais été.
Ce qui m’ulcère et m’exaspère, c’est le visage qu’on propose ; nous les socialistes, nous balbutions nos réponses politiques, nous donnons le sentiment aujourd’hui d’hésiter au moment de s’affronter à Sarkozy ; bref, la formule qui me paraît la plus juste, c’est que s’ils apparaissent eux à droite « si beaux », c’est que nous sommes nous souvent « très laids ».
Alors je me sens à la fois témoin et acteur de cette séquence, témoin dans le sens où je ne peux pas seul en corriger la direction, mais acteur dans le sens où j’appartiens quand même à un collectif, et que ce collectif est responsable de la situation dans laquelle nous sommes.
Qui est Benoît Hamon ? C’est un mec de gauche pas content, mais c’est bien de ne pas être content, car en général quand on est content, on a cessé d’être de gauche.
Voilà, les ressorts sont toujours intacts, par contre je suis assez inquiet.
Où vous situez-vous maintenant dans le PS après cette démission du bureau national ?
Au congrès, mon courant le NPS, avait fait 25%, donc nous avions 25% au niveau des postes du bureau national. Après, le secrétariat national, qui est une forme de gouvernement du PS est nommé par le premier secrétaire, élu par les militants. Comme il y a avait eu une synthèse au dernier congrès du Mans, tous les courants étaient représentés au secrétariat national, c’était le choix de François Hollande. C’est pour cela que j’y suis entré. J’en ai démissionné par cohérence parce que je juge que si j’étais resté secrétaire national à l’Europe du Parti Socialiste, ce en quoi je crois, en aurait été altéré. Ca ne change absolument rien, ni à ma ligne, ni à mon militantisme.
Je ne dis pas que je ne crois pas à la pureté d’un engagement, qu’il faille que tous les autres soient forcément d’accord avec vous pour que vous restiez à l’intérieur d’un collectif ; j’accepte le débat, les positions contradictoires, sauf que là, on me demandait d’être l’interprète de la position des socialiste à l’extérieur du parti socialiste, sur une position avec laquelle je suis en désaccord parce qu’elle tranche, à mon avis, d’une manière erronée un débat sur le « oui » et le « non » du traité simplifié, et que surtout le parti socialiste renonce de fait à la revendication du référendum.
Pour moi, être l’interprète de cette position est en contradiction, à la fois avec ce que je pense, et surtout, « ce qui donne à mes yeux plus de légitimité à ma démission », en contradiction avec le mandat que le congrès m’avait donné, car si j’étais nommé secrétaire national à l’Europe, alors que j’étais partisan du « non » c’est justement pour dire :
« le parti socialiste avait voté « oui », l’électorat de gauche a voté « non », on nomme un secrétaire national issu du « non », avec pour objectif : réconcilier les socialistes sur la question européenne ».
Or, manifestement, deux ans plus tard, nous ne sommes pas encore guéris de ce traumatisme, puisque dès que nous avons eu à voter, à peu de chose près, nous avons reproduit le rapport de force qui était celui du PS avant.
La démission me permet de rester cohérent.
Je vais me consacrer à exprimer mon point de vue à l’intérieur du PS sur tous les sujets qui sont dans l’actualité, et puis dans, et à côté du PS, avec LA FORGE, essayer d’être utile au réarmement intellectuel de la gauche, qui est à mes yeux aujourd’hui une grande lacune du travail des socialistes.
Cette position prise par le bureau ne risque-t-elle pas de recréer le clivage oui-non ?
C’est incontestablement oui, c’est pour ça que je démissionne. Sur le fait que le bureau national vote sur le « oui » ou le « non » au mini traité, là où il pouvait proposer une solution unitaire commune, c’est à dire « l’abstention » des socialistes sur ce texte. Abstention qui aurait été motivée de la façon suivante :
1 - La droite refuse de ratifier ce texte par voie référendaire, ce qui justifie une première réserve.
2 – Le contenu de ce texte, l’ensemble des socialistes le trouve décevant, qu’ils aient voté « oui » ou voté « non » en raison des concessions faites aux eurosceptiques et en raison de lacunes que ce traité présente sur les questions fiscales sociales monétaires et budgétaires.
3 - La sociale démocratie européenne dit pourtant « oui » parce qu’il y a des avancées institutionnelles qu’elle juge suffisante pour qu’une fois le bouchon institutionnel sauté, être en capacité grâce à celles-ci de pouvoir modifier le contenu des politiques européennes.
4 – Il n’y a pas, c’est une différence de contexte avec 2005, de fenêtre de tir qui laisse à penser que si nous ne ratifions pas ce texte , on pourra en renégocier un meilleur.
Je m’explique, en 2005, on savait que nous avions une présidentielle derrière, et on espérait qu’un président de gauche signerait et négocierait un autre texte que le traité constitutionnel européen. Là, il n’y a aucune élection nationale avant quatre ans et demi, donc pas de fenêtre de tir en cas de non ratification qui laisse penser qu’on pourrait négocier un meilleur texte.
Au vu de cela, la logique était de dire :
« Nous ne sommes pas satisfaits, mais ne ferons pas obstacle à la ratification car nous appartenons à la sociale démocratie européenne, donc nous nous abstenons ».
C’était la position qui rassemblait les « ouistes » et les « nonistes » et qui avait l’aval à quelques exceptions près assez minoritaires dans le PS, de tous les socialistes 15 jours avant le fameux vote du bureau national.
C’est qu’hélas, je dis hélas, on ne fait pas de la politique en suspension dans l’air, et qu’à la fois la logique du prochain congrès, la logique de positionnement pré présidentiel, veut que quand on est candidat à ce poste ou quand on y aspire, il vaut mieux être en résonance avec la sociale démocratie européenne, et bien vu des chancelleries européennes qu’être le vilain petit canard français.
Ces logiques ont joué de telles manières que le débat s’est accéléré et s’est cristallisé en dehors du parti en faveur du « oui » et en défaveur d’une position de compromis, encore plus en défaveur du « non ». En conséquence de quoi, François Hollande, qui était plutôt partisan de la solution unitaire, a pris acte d’un rapport de force favorable au « oui ». Son inclination naturelle était en ce sens, et il a fait voter « oui » sur le contenu du texte et repousser à plus tard la question du vote sur la méthode de ratification.
Ce qui fait que non seulement ce vote reproduit le clivage qui était celui que l’on connaissait il y a plus de deux ans, mais en plus abandonne le seul point sur lequel tous les socialistes étaient censés être d’accord depuis le congrès du Mans, c’est à dire, que tout nouveau texte européen devrait être ratifié par voie référendaire.
Sur ce point, nous repoussons la décision des socialistes à plus tard, ce que je trouve politiquement préjudiciable, car on recule sur les principes, et tactiquement stupide quand on sait que 65 % des français sont favorables à ce qu’il y ait un référendum.
Nous ne sommes pas à ce point dans une santé éclatante, pour se permettre d’abandonner une position pour laquelle 65% des français nous soutiennent.
Aujourd’hui on ne peut se permettre un tel luxe.
Je regrette qu’on en soit arrivé à la réalisation de ce choix, car effectivement il propose aux yeux des français le visage d’un parti qui reste divisé sur une question centrale.
J’ajoute un dernier argument, que je juge de poids : on nous a reproché que l’abstention est une non position parce que c’est la synthèse entre le « oui » et le « non ».
C’est n’est pas vrai du tout, c’est un des trois votes possible :
« oui » « non » « abstention ».
Je rappelle qu’en 1972, François Mitterrand, lors du référendum proposé par Georges Pompidou sur l’élargissement de l’Union Européenne à la Grande Bretagne notamment, a proposé l’abstention au vote des socialistes.
C’est l’abstention qui a été la consigne dans un référendum, qui n’était même pas ratifié par la voie parlementaire.
Comment Mitterrand justifiait-il cette position au nom de l’unité de la gauche ?
Non en fonction de ce qui était l’engagement européen, ou le périmètre de l’Europe. Il disait :
« Vu que nous voulons faire l’unité de la gauche, que le PC est contre, que nous, nous serions plutôt pour le « oui », au nom de l’unité de la gauche : abstenons nous ! ».
L’argument était un argument de rassemblement de la gauche, défendu dans le cadre d’un référendum ; il n’y avait pas, contrairement à ce que certains pensent, (toujours les mêmes, ceux qui ont voté « oui »), de renoncement à s’abstenir.
Mais dès lors que quelques dinosaures de la presse éditoriale, qui avaient fait campagne pour le « oui », expliquent que la rénovation du parti socialiste commence par un « oui » au mini traité, et pas en fonction de ce que la situation sociale commande, (c’est le cas de l’UNL, Julliard et d’autres, ceux qui sont prompts à déterminer leur choix au parti socialiste en fonction de ce que ces éditorialistes disent et qui se sont empressés de dire oui), je le regrette.
Vous avez été très impliqué dans l’écriture du projet sur l’Europe, quelle est votre différence principale sur le fond avec le mini traité soutenu par Nicolas Sarkozy ?
C’est surtout un traité qui ne règle aucune question fondamentale ! Vous ne trouverez pas un socialiste, à part quelques exaltés qui ont arrêté de faire de la politique depuis longtemps, qui considèrent que la construction européenne sert d’idéologie de substitution au socialisme, qu’être européen désormais c’est en soit une orientation politique, quand franchement le problème ce n’est pas d’être européen, c’est être européen de gauche ou européen de droite, être européen en soit ça n’a plus beaucoup de sens, surtout quand la construction européenne est si « marquée » à droite comme elle l’est aujourd’hui.
Ma différence fondamentale comme beaucoup de socialistes, est outre les concessions faites aux eurosceptiques, une fois que l’on constate qu’il y a des avancées constitutionnelles, voir que le statu quo est total, l’immobilisme complet, dans les domaines où les attentes des citoyens européens s’expriment avec le plus d’acuité.
Quels sont ces domaines :
La question budgétaire : il n’y aura pas dans ce traité de possibilités pour l’Europe, de modèle déficitaire ou de lever un impôt, donc pas de capacité en dehors de ce que l’on peut attendre des états membres et de leurs contributions à augmenter le budget de l’Europe, or, si l’on veut avoir des politiques de solidarités qui nous évitent demain la concurrence fiscale et sociale, il nous fallait demain un gros budget européen, la dessus statu quo.
Deuxième sujet, les politiques monétaires : nous demandions a minima, non pas une remise en cause de l’indépendance de la banque centrale européenne, ç’eût était trop beau, mais une révision du mandat de celle-ci pour que « comble de la subversion » elle s’aligne sur le mandat de la banque centrale américaine. Celle-ci a dans ses statuts comme objectifs de s’occuper de la stabilité des prix, mais aussi de s’occuper de croissance et d’emplois, et donc de ne pas avoir comme mobile dans ses recommandations, que la stabilité des prix, comme c’est le cas de la banque centrale européenne, au point que comme elle n’a que cet objectif elle fait des recommandations aux pays de la zone euro qui sont :
« n’augmentez pas les salaires, car si vous les augmentez les gens consommeront, et s’ils consomment ça augmentera forcément les prix ».
Nous disons pour éviter que demain la faiblesse de la croissance en Europe soit liée au fait qu’il n’y a pas assez de consommation et pas assez d’investissements, il ne faut pas que le mandat de la banque centrale européenne se réduise à la stabilité des prix.
Là aussi statu quo !
Les deux derniers points où il y a aussi statu quo, c’est la question et fiscale et sociale, puisque dans ces domaines là, les décisions se prendront toujours à l’unanimité et non pas à la majorité qualifiée, c’est à dire que toute perspective d’harmonisation est réduite à néant. Ceci pour la simple raison que le Luxembourg est un paradis fiscal et la Grande Bretagne qui y est totalement hostile, refusent toute perspective d’harmonisation fiscale, de même pour les nouveaux états membres qui refusent toute perspective d’harmonisation sociale.
Donc, dans ces deux domaines là, le fait de ne pas pouvoir délibérer à la majorité qualifiée nous empêche d’envisager à moyen, comme à long terme, aucune évolution sur ces quatre sujets.
Dès lors que les lacunes sont si grandes dans ce texte, ça m’amène à la conclusion qu’il n’est que le plus petit dénominateur commun, pour permettre à l’union de sortir du statut quo institutionnel.
Ca va nous permettre de mieux fonctionner à 27, mais juste mieux fonctionner, sans pour autant que les piliers de la construction européenne n’évoluent. On restera profondément dirigé par des traités d’orientations libérales qui encouragent des politiques libérales et très peu régulatrices.
A mes yeux c’est un mauvais texte.
Ne pensez-vous pas que nous nous sommes élargis trop vite ?
Si, incontestablement. Mitterrand disait « Il faut faire l’approfondissement avant l’élargissement ».
Tout le monde l’a dit, on a fait l’élargissement, on l’a poursuivit, mais on a rien approfondit du tout.
On s’est élargit sans se doter des moyens pour faire face aux écarts qui existent désormais dans l’Union Européenne.
Au moment où l’on a construit l’Union Européenne, l’écart entre le pays plus pauvre et le plus riche était de 1 à 1,5, aujourd’hui il est de 1 à 4. Donc nous avons des points de développement beaucoup plus élastiques entre pays. Si l’on regarde dans les populations, les écarts sont encore plus considérables entre les gens très très très pauvres, et le gens très très très riches.
Pour qu’il puisse y avoir un début d’harmonisation et que nous arrivions à construire un modèle de développement qui ne soit pas uniquement adossé à un grand marché intérieur, il fallait des instruments de régulation et de politiques publiques ; pour ça il fallait une capacité budgétaire européenne, or elle se limite à 1% du PIB de l’union européenne. Pour mémoire, le budget fédéral des Etats Unis est de 20% du PIB.
Pour bien avoir les chiffres en tête, le budget de l’union européenne pour toutes ses dépenses c’est un peu plus d’un tiers du budget de la France, politique agricole commune, fonds structurels, fonds de solidarités, politique à l’égard des nouveaux états membres compris, c’est ridicule !
Le phénomène de supprimer le drapeau et l’hymne européen.
Concession aux eurosceptiques.
C’est une leçon pour les partisans du « non ». De ce point de vue là les gagnants sont plutôt les « nonistes souverainistes », que les « nonistes européens ».
Les pays les plus eurosceptiques, la Pologne et la Grande Bretagne trouvent ces concessions, alors que nous dont l’aspiration était une Europe plus harmonisée ne trouvons aucun débouché dans le mini traité. On n’y voit pas la prise en compte du « non » de gauche, mais celle du « non » souverainiste, hélas.
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